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"Pour un revenu de transition écologique"

Mis à jour : 17 nov. 2020

Sophie Swaton est une philosophe et économiste. En 2018 elle publie un livre : Pour un revenu de transition écologique. L’objectif: trouver une alternative au concept de revenu de base inconditionnel, qui puisse dépasser le découplage entre activité et revenus, tout en orientant les personnes dans des secteurs innovants et durables, en lien avec la transition écologique. Autrement dit, comment relever les défis de la précarité et de la transition d’un même mouvement. Une initiative que sonne juste dans une France post-gilets jaunes et dont l’expérimentation vient d’être lancée dans quatre territoires français. Nous l’avons rencontrée pour en savoir plus.

Cet article a été publié dans le numéro 41 de Décisions durables. (c) photos : Semmy Demou

Quel est votre parcours?

J’ai une formation de philosophe et d’économiste. J’ai réalisé ma thèse sur la précarité en France et les mécanismes de lutte contre le chômage. C’est dans ce cadre que je me suis, pour la première fois, intéressée au concept de revenu de base inconditionnel. En 2016, j’ai rejoint l’Institut de Géographie et de Durabilité à l’Université de Lausanne où je me suis formée à l’écologie au contact de personnes comme Dominique Bourg, dont j’ai pris la suite à la direction du Master Fondements et Pratiques de Durabilité.


C’est un intitulé étonnant. Pouvez-vous nous en dire plus?

C’est une formation en durabilité forte, c’est-à-dire qui ne mise pas tout sur la technologie pour nous sortir de la crise, mais qui considère l’impact de nos modes de vie, de notre manière de consommer, de produire. C’est un Master transdisciplinaire, dans lequel quatre facultés sont impliquées. On y fait de la philosophie, de l’éthique, du droit de l’environnement, de la gestion de projet, de l’économie, de la finance... L’objectif est de former les étudiants, qui viennent d’horizons très variés, à la compréhension et aux pratiques de durabilité pour qu’ils les appliquent plus tard dans leurs métiers, qu’ils soient directement liés au dévelop- pement durable ou non. Alors que nous avions calibré le Master pour 15 à 20 étudiants, nous en avons plus de 40 chaque année. Les demandes explosent. Il y a une vraie attente de la jeunesse sur ces enjeux.


En quoi votre Revenu de Transi- tion Écologique se distingue-t-il du revenu de base? Le revenu de base inconditionnel tel que proposé par le Mouvement Français pour un Revenu de Base (MFRB), est fondé sur une éthique plutôt libertarienne. J’y vois deux dangers :

  • Très anthropocentré, il ne prend pas en compte les limites planétaires et le fait que les ressources naturelles sont limitées. Il est, par exemple, indexé sur la croissance.

  • Il pourrait être le cheval de Troie du néolibéralisme. En résumé, cela revient à dire : « Voici votre revenu de subsistance, et ne venez plus rien nous demander ». Le tout sans répondre à la demande de sens, d’utilité et au besoin lien social qui émane de la société.

Le Revenu de Transition Écologique (RTE) que je propose est bien différent. Tout d’abord il est conditionnel, soumis à un Pacte écologique et social, autrement dit : réservé aux personnes ou aux projets qui engagent une transition. S’il peut prendre la forme d’un revenu, il peut aussi s’implémenter sous forme de bons, de dons de terrain, de prêts... Par ailleurs, il ne se substitue pas, mais vient s’ajouter aux autres dispositifs sociaux. Deuxièmement, au-delà du soutien financier, l’idée est d’accompagner et de former, par exemple, l’agriculteur qui voudrait transiter vers l’agroécologie, ou encore le cabinet d’architecte qui veut explorer l’utilisation de matériaux biosourcés, pour faciliter leur transition. Enfin, nous pensons que la mise en réseau de toutes ces initiatives est indispensable. C’est pourquoi nous demandons aux porteurs de projet d’adhérer à ce que j’appelle une structure démocratique. Cela permettra de créer une dynamique de collaboration, de partage et d’entraide pour accélérer encore le mouvement. L’humain et les territoires sont vraiment au cœur de notre projet.


Combien d’expérimentations avez-vous menées à ce jour?

Nous avons lancé l’expérimentation du RTE à Grande-Synthe grâce à la détermination de son maire, Damien Carême, mais aussi dans le département de l’Aude. Nous participons également au projet Tera en Nouvelle-Aquitaine, un éco-village pour relocaliser à 85 % la production vitale à ses habitants, et abaisser son empreinte écologique. Nous sommes par ailleurs en discussion très avancée avec la ville d’Épinal et avons des demandes très fortes émanant d’autres territoires, comme La Réunion par exemple. Ces projets sont relativement récents, il est donc difficile d’en tirer pour le moment des enseignements, si ce n’est que nous voyons déjà de nouvelles synergies se créer entre les acteurs. Nous espérons verser les premiers revenus à la fin de l’année ou début 2020. L’objectif est de faire notre proof of concept et de démontrer aux élus que notre projet crée des externalités positives qui, in fine, coûteront moins cher à la collectivité. C’est l’ébauche d’un nouveau système économique : il se doit d’être profitable.


Comment se passe la mise en œuvre concrètement ? À Grande-Synthe, ville de 23 000 habitants, dont 31 % vivent sous le seuil de pauvreté, et qui fait face à un chômage de masse, le RTE veut encourager les citoyens à initier des projets. Il est compatible avec le minimum social garanti, mis en œuvre par la municipalité. On étudie quels sont les communs du territoire à préserver, les activités à lancer, relancer ou réformer, les compétences des individus sur le territoire... À partir de là, des initiatives citoyennes sont lancées, que ce soit en agroécologie ou dans une démarche zéro déchet, et la ville tente de les accompagner le mieux possible. Il s’agit de redonner confiance aux gens, qu’ils se sentent à nouveau signifiants, utiles, partie de la solution. La mise en réseau des territoires en expérimentation leur permet également de retrouver du lien social et de partager leurs expériences.


Comment financez-vous ?

Dans mon premier livre, je détaillais les grands principes du RTE. Suite à cet ouvrage, j’ai eu beaucoup de retours très intéressés de maires qui me disaient : « Ça a l’air super votre truc mais concrètement, on fait comment ? » J’ai donc travaillé sur un deuxième livre, qui sortira en janvier 2020, qui prend davantage la forme d’un mode d’emploi. Aujourd’hui, tout fonctionne encore beaucoup trop en silo. Les acteurs mènent leurs actions dans leur coin, sans se parler, et les dispositifs aux acronymes incompréhensibles s’accumulent. Je propose la création de Coopératives de transition écologique qui rassembleraient l’ensemble des acteurs du territoire : porteurs de projets, associations, élus, territoires zéro chômeurs, entreprises, banques... Tous ces adhérents cotisent pour constituer un fonds commun, un capital de départà allouer en fonction de critères d’attribution définis collectivement. La création de richesse générée par les projets financés permettra ensuite, je l’espère au bout de 5 ans, d’autofinancer le dispositif à hauteur de 50 %. Aujourd’hui, dans le cadre de la phase d’expérimentation, nous finançons par un mélange de subventions, de dons, et de cotisations.



Quelle est l’échelle la plus pertinente pour le déploiement du RTE ? Nous sommes dans une perspective de montée en puissance progressive. Pour l’heure, nous partons de la commune. C’est là que les probléma- tiques sont les plus concrètes. Nous travaillons aussi au niveau du département, dans l’Aude par exemple, et espérons d’ici 5 ans convaincre deux ou trois régions de nous suivre, ce qui nous permettra de débloquer des fonds de Bruxelles et de la BEI. Bref, d’engendrer une vraie dynamique. Mais nous voulons prendre le temps de l’expérimentation et de la recherche. Au sein de la fondation ZOEIN (« vivre » en grec), nous mobilisons de nombreux chercheurs et scientifiques issus de disciplines très variées, dont le prix Nobel de chimie Jacques Dubauchet, pour approfondir la démarche et apporter leurs expertises aux différents projets.


Quel message souhaiteriez-vous faire passer aux maires ou aux élus ? Soyez courageux, devenez de vrais entrepreneurs politiques, innovants et visionnaires. C’est important d’intégrer le temps long, de proposer un récit, de s’extirper des seules problématiques du quotidien, même si elles n’en sont pas moins importantes. Les territoires sont pleins de ressources, parfois insoupçonnées. Je me souviens d’un maire qui m’appelle un jour et me dit : « Madame Swaton, je n’ai plus rien dans ma commune, c’est une catastrophe. » Et puis, au fur et à mesure de la discussion, il se rendait compte qu’il avait sur son territoire, une personne impliquée dans le tourisme, l’autre dans la filière alimentation. Assez vite, on arrive à mettre quatre, cinq, six personnes autour d’une table, plus un élu, plus un sénateur... Ça suffit pour lancer les choses ! Le RTE peut être une vraie opportunité pour les territoires en déshérence de revitaliser leur économie, leur production locale, et par ricochet de voir revenir écoles, marchés et lien social.


Le RTE s’inscrit-il dans une philosophie décroissante ? Nous sommes aujourd’hui pris entre deux imaginaires : l’un qui voudrait que les robots et la technologie nous sauveront quoi qu’il arrive, l’autre qui prône de faire passer la planète avant l’humain, au risque de le priver de travail et de son rôle à jouer dans notre société. J’envisage le RTE comme une tentative d’inventer une troisième voie, où activité écono- mique et respect de la planète ne sont plus antinomiques. Le tout dans une démarche de co-construction avec les gens et pour les gens, au plus près des territoires. C’est un nouveau paradigme économique. L’économie fait partie du problème, elle doit demain, faire partie de la solution.


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