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Nicolas Hazard : Village People

À seulement 38 ans, Nicolas Hazard s’est imposé comme un acteur majeur vers l’élaboration d’une économie sociale et solidaire, en phase avec les enjeux climatiques de notre temps. Fondateur d’INCO, il finance et incube chaque année des centaines d’entreprises à impact à travers le monde, tout en formant les personnes éloignées de l’emploi aux métiers de demain. Une action qui a retenu l’attention de la Commission européenne : cette dernière l’a nommé Conseiller spécial en charge de l’économie sociale et solidaire. À l’heure où il se prépare à assumer ces nouvelles fonctions, il publie Le Bonheur est dans le Village aux éditions Flammarion. Plus qu’une ode à nos campagnes, un plaidoyer pour un nouvel aménagement du territoire à la fois vecteur de mieux-être et socle d’une organisation économique, politique et sociale plus inclusive. Entretien.

Article paru dans le numéro 47 de Décisions durables (mars 2021)

Quelle a été la genèse de ce livre ?

Tout est parti du premier confinement. Voir tous les citadins se ruer vers la province m’a interpellé. Pourquoi fuient-ils tous le navire dès que les choses deviennent difficiles alors

qu’on nous vend depuis des années les grandes agglomérations comme un idéal de modernité ? Et puis je suis tombé sur ce sondage évocateur : 80 % des Français estiment que la vie à la campagne est la vie idéale ! Même chez les jeunes de moins de 25 ans, cette attractivité ne se dément pas. Plus loin, quand 70 % des Franciliens disent vouloir quitter l’Île-de-France « à la première occasion », seuls 5 % des ruraux sont prêts à déménager. Force est de constater qu’une grande majorité de citadins ne l’est que par nécessité. Alors j’ai pris mon baluchon, pendant un mois et demi, pour sillonner la France à la rencontre

des initiatives de terrain qui participent à revitaliser nos campagnes. J’en suis revenu avec une conviction : nos campagnes n’ont rien à envier à nos villes ! Un autre aménagement du

territoire est possible.


À qui est destiné ce livre ?

À tout le monde ! Aux gens qui habitent à la campagne et n’ont parfois pas conscience qu’ils peuvent y développer une activité ou des services qui fonctionnent. Aux urbains qui veulent

quitter la ville mais n’osent pas sauter le pas. Aux Pouvoirs publics, à l’échelle nationale ou locale, afin de leur donner une boîte à outils et à idées pour refaçonner leur territoire. Et puis c’est aussi et surtout un hommage à tous ceux qui font la preuve sur le terrain qu’il n’y a pas de fatalité à voir nos campagnes tomber en désuétude, qu’elles sont au contraire une source de richesse trop longtemps ignorée.


À partir de 30 histoires de vie, vous abordez des thématiques très larges : agriculture, énergie, services de proximité, démocratie… Pouvez-vous nous en raconter quelques-unes ?

  • Il y a celle de Jean-Claude, maire de Luc-sur-Aude (Aude), un village de 200 âmes isolé entre mer et montagne, qui a décidé de devenir autonome en énergie. Trop petit pour intéresser les grands groupes énergétiques, le village a dû innover. C’est ainsi qu’1,2,3 Soleil est devenu le premier parc solaire citoyen français, construit grâce au financement participatif. Les habitants sont actionnaires de leur parc dont la rentabilité est aujourd’hui estimée entre 5 et 7 % chaque année.

  • Je pense également à Gilbert, maire de Saint-Pierre-de-Frugie (Dordogne) qui face au dépeuplement progressif de son village a tout misé sur le bio et la biodiversité : chemins de randonnée, valorisation de la forêt à proximité, agriculture raisonnée…Résultat : les curieux ont afflué de la région. Aujourd’hui on vient même du Japon jusqu’à Saint-Pierre ! Le retour de l’école et des commerces a naturellement suivi. Et c’est ainsi qu’un village comme tant d’autres, sans patrimoine architectural particulier, s’est relevé de ses cendres.

  • Il y a aussi Guéret, dans la Creuse qui, face au vieillissement de sa population, a investi sur la domotique et la Silver Economy pour favoriser le maintien à domicile de ses seniors et anticiper sur une problématique qui touchera bientôt tous les pays occidentaux. Virginie, qui après 15 ans à la direction de grandes marques alimentaires, plaque tout pour créer « Comptoir de campagnes » : un hub de ressources, produits et services pour ramener de la vie dans les bourgs. Ou encore Fabrice, un producteur laitier de Loire-Atlantique qui, n’arrivant pas à boucler ses fins de mois, a décidé de se passer d’intermédiaires pour transformer et conditionner lui-même son lait…

Toutes ces histoires dessinent en creux une campagne où s’invente l’avenir, dont la puissance innovatrice n’a rien à envier à nos grandes villes, et dont les défis (isolement,

éloignement des services, faible activité économique…) sont loin d’être insurmontables.


Dans le même temps, vous tirez un portrait assez noir de la ville…

Attention, mon objectif n’est pas d’opposer de manière binaire ville et campagne. On a besoin des villes, et beaucoup mettent d’ailleurs en place des initiatives pour la rendre plus humaine et résiliente. Je dis simplement que nous avons besoin de rééquilibrer, de trouver de nouvelles formes de partenariats. Prenez le périurbain par exemple. Les gens ne vivent pas là par envie. C’est une espèce d’entre-deux bancal entre la campagne et la ville dont la force d’attraction économique demeure trop forte. En répartissant mieux l’activité sur le territoire, tout le monde y trouverait son compte. Et cela favoriserait la reconstruction de

notre tissu industriel. Certes, on me dira que dans un pays jacobin comme la France cela relève de la gageure, mais je suis persuadé que c’est le sens de l’histoire.


Pensez-vous qu’urbains et ruraux peuvent vivre et avancer ensemble ? On sent tout de

même une défiance, des deux côtés…

Il y a des a priori, c’est certain. D’un côté les bobos parisiens qui se plaignent de l’odeur de fumier et veulent mettre fin au chant du coq et de l’autre une bande de Gaulois réfractaire et arriérée. Je grossis le trait, mais ce n’est pas si éloigné des clichés que chacun véhicule. Je n’y vois pas un obstacle insurmontable à condition de conserver un certain équilibre. C’est quand les citadins arrivent en masse et commencent à vouloir changer la culture du lieu, à exercer une pression immobilière, que les problèmes peuvent émerger. Mais dans la plupart des histoires que je raconte, ça marche justement parce que les gens se mélangent ! Biovallée, dans la Drôme, en est l’exemple parfait. L’alchimie entre militants locaux, citadins, mais aussi Suisses et Néerlandais qui sont venus s’installer a créé une véritable success story.


Quels seraient les bénéfices concrets d’un meilleur équilibrage de l’activité et de la population sur le territoire ?

J’en citerai trois :

  • Une production d’énergie renouvelable et décentralisée : c’est à la campagne que se joue l’avenir du renouvelable. C’est aussi, notamment par la production de biogaz, la perspective d’un complément de revenu pour les agriculteurs.

  • Un bol d’air démocratique : j’aurai également pu écrire ce livre après les Gilets jaunes. Il y a un vrai besoin de retour à une démocratie plus concrète et directe dans le pays. Les citoyens veulent être acteurs des décisions liées à leur territoire, prendre part à des démarches de co-construction.

  • Un pas vers plus de sobriété : communautés autosuffisantes, circuits courts, artificialisation raisonnée des sols, déplacements limités… le climat aurait aussi beaucoup à y gagner.

Vous sortez ce livre au moment où vous prenez des fonctions au niveau européen. Quels sont les contours de votre mission et comment envisagez-vous la synthèse entre action supranationale et ultra-locale ?

La Commission travaille à un nouveau plan d’action ESS pour la période 2022-2027. Tout l’enjeu est de voir comment faire pour accompagner le développement de ces nouveaux modèles économiques en posant un cadre commun. C’est particulièrement important pour les pays d’Europe de l’Est qui n’ont pas forcément les outils ou les concepts pour donner corps à ce tissu économique. En partant du terrain, nous allons tâcher de développer une

boîte à outils et de mettre en réseaux les différentes initiatives sur le continent pour, tout en s’adaptant aux spécificités de chacun, faire émerger une économie commune plus inclusive.

À ce titre, l’action globale n’est pas du tout en contradiction avec le local. Bien au contraire, l’une peut nourrir l’autre et vice-versa.


Est-ce que l’ESS est un enjeu de souveraineté pour l’Union ?

C’est comme ça que la Commission l’envisage. Pour une raison simple : la crise de la Covid a démontré concrètement que l’on était allé trop loin dans la mondialisation, en mettant au grand jour des fragilités stratégiques. L’économie sociale et solidaire, l’enracinement de l’activité au plus près des territoires, sont des leviers clés pour reprendre la main. Ce n’est pas seulement une question d’éthique, mais bien de pragmatisme.


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