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Bienvenue dans l'ère de la frugalité

Navi Radjou, théoricien de l’économie frugale, prône une nouvelle approche de l’innovation, de l’économie ou encore de la politique qui vise à faire mieux avec moins, en optimisant les ressources déjà à disposition. Une pensée globale, systémique, qui sonne juste dans un monde aux ressources finies, et plus particulièrement dans la société post covid. C’est aussi une voie intermédiaire bienvenue au débat binaire entre les chantres du tout technologique et les apôtres de la décroissance. Navi Radjou publiera son prochain ouvrage, La Société Consciente, en 2021. Entretien.

Interview parue dans Décisions durables n°44

Qu’est-ce que l’innovation frugale (ou jugaad) et en quoi peut-elle nous permettre de répondre aux défis de notre temps ?


Le jugaad est un mot en Hindi qui se traduit par « la capacité ingénieuse d’improviser une solution simple mais efficace » dans des conditions adverses et avec peu de moyens. Le jugaad c’est l’esprit débrouillard et astucieux de MacGyver. C’est le Système D. Durant la crise sanitaire du Covid-19, nous avons vu plusieurs applications inspirantes des entrepreneurs sur le terrain qui ont utilisé l’esprit jugaad pour répondre rapidement au besoin de masques et respirateurs. Ils ont conçu des solutions ingénieuses plus vite et avec moins de moyens comparés aux institutions gouvernementales ou aux grandes entreprises. Par exemple, en Italie, le Dr Favero, un médecin, s’est associé à un groupe de makers pour co-créer en quelques jours un composant imprimable en 3D qui permet d’adapter un masque de plongée de Décathlon en un respirateur pour les malades du Covid-19. Plus de 10 000 personnes ont déjà téléchargé le design de ce composant qui est disponible en droits libres sur Internet, sauvant ainsi des milliers de vies. Quant à l’innovation frugale, c’est une stratégie – et une méthode – qui vise à faire « mieux avec moins », c’est-à-dire générer plus de valeur économique, sociale, et écologique tout en optimisant l’utilisation des ressources existantes. Avec une crise économique qui risque de se prolonger au-delà de 2020 et la double urgence sociale et écologique, il est évident que toutes les entreprises françaises doivent se mettre à « l’heure frugale » pour développer des produits et services abordables,

inclusifs, et durables. Notez que l’innovation frugale va audelà du concept de « durabilité ». Il ne s’agit pas juste de « faire moins de mal » à la société ou à la planète en payant mieux ses employés et en polluant moins. Il est temps que les entreprises adoptent les principes de la régénération : elles doivent s’engager à intentionnellement créer plus de valeur positive pour la société et la planète. Par exemple, Interface, le premier producteur mondial de tapis modulables, a construit une « Usine comme une forêt » en Australie. Cette usine remplace l'écosystème local mais continue à offrir à son environnement les mêmes

« services écosystémiques » comme de l’air propre, de l’eau, de la capture de CO2 et un

cycle nutritif.


Pouvez-vous nous donner d’autres exemples concrets d’application de cette méthode ?


Renault-Nissan est le pionnier français de l’innovation frugale. Après avoir lancé la Logan à 6 000 euros en 2004, Renault a créé toute une nouvelle gamme de voitures low-cost sous la gamme DACIA. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En 2015, Renault a lancé en Inde la voiture Kwid, conçue localement pour un prix de 3 500 euros avec un budget R&D trois fois moindre qu’en France. Et en utilisant la même architecture (plateforme) de Kwid, Renault s’apprête à lancer une voiture électrique au prix de 8 000 euros. Ces exemples montrent comment l’innovation frugale aide à conjuguer abordabilité et durabilité. Nous pouvons également citer Recygo, une joint-venture entre La Poste et Suez, qui emploie des

personnes en réinsertion professionnelle pour son service de recyclage de papier de bureau. Recygo représente une nouvelle source de revenu pour La Poste, qui est confrontée à la disruption numérique. Recygo a été lancée avec peu de capital, étant donné que les équipes, les camions et les corbeilles utilisés pour distribuer le courrier pouvaient tout aussi bien servir à collecter le papier des clients. Il suffisait juste de former les équipes

et installer un nouveau système d’information. Recygo démontre comment l’innovation frugale peut avoir un impact social et écologique positif en réutilisant ingénieusement des ressources existantes. Autre exemple : des dizaines d'entrepreneurs dans le monde utilisent maintenant Raspberry Pi, un microprocesseur low-cost, comme un élément de base pour développer des solutions pour résoudre les problèmes socio-économiques majeurs. L'ONG Learning Equality l'utilise pour diffuser du contenu éducatif – comme celui de Khan Academy (voir DD17 p. 30) – dans des écoles indiennes et africaines isolées sans

connectivité Internet. HeartFelt Technologies, une startup basée à Cambridge (Angleterre), a construit un dispositif non intrusif alimenté par Raspberry Pi qui peut surveiller l'insuffisance cardiaque à la maison. Les défaillances cardiaques coûtent au Royaume-Uni plus de 2 milliards de livres par an. Plus loin, durant la crise sanitaire, plusieurs mouvements sociétaux ont utilisé l’innovation frugale pour rapidement répondre aux besoins du personnel soignant et des patients. Par exemple, en mars 2020, plus de 300 Makers dans 42 villes à travers l’Inde se sont auto-organisés en un Collectif baptisé M19. En collaborant intensivement sur Internet, ils ont pu concevoir et produire 1 million d’écrans faciaux avec les moyens de bord en tout juste 7 semaines, sauvant ainsi des milliers de vies.


Au-delà de l’innovation, est-ce que cette conception frugale touche à d’autres aspects de l’entreprise ?


Oui, je recommande aux responsables RH d’adopter le « Frugal Learning » pour former les collaborateurs différemment dans un contexte de crise. Le frugal learning, qui aide les employés à « apprendre mieux en dépensant moins de temps et d’énergie », s’appuie sur 3 piliers :

  • l’apprentissage latéral (pair-à-pair),

  • l’apprentissage empirique (à travers des projets concrets plutôt que de la théorie),

  • et l’apprentissage intégral (connaissance de soi).

Toutefois, le problème en France est que toutes les entreprises qui me contactent recherchent une « méthode toute faite», une « formule magique ». Or l’innovation frugale ne se réduit pas à une méthode toute banale et facilement copiable. C’est avant tout un état d’esprit ! Par conséquent, je conseille aux PDG d’aider leurs collaborateurs à cultiver d’abord l’esprit frugal à travers des projets pilotes avant d’intégrer la frugalité au coeur de

l’ADN de l’entreprise et de l’appliquer de façon systématique. C’est ce qu’a fait Décathlon :

  • l’entreprise a d’abord appliqué les principes d’innovation frugale pour concevoir 2-3 produits abordables. Forte de ce succès initial, elle s’est ensuite engagée à intégrer la frugalité comme un des éléments clés de son approche d’innovation pour tous ses produits.

On distingue aujourd’hui deux écoles : d’un côté ceux qui pensent que l’innovation technologique nous permettra toujours de répondre aux défis qui sont devant nous. Et l’autre qui appelle à ralentir ou à se recentrer sur l’essentiel (décroissance, low-tech…) Comment vous positionnez-vous ?


Tout d’abord, c’est très hypocrite de la part des Occidentaux qui ont bien profité de la croissance économique pendant les deux derniers siècles pour atteindre un confort de vie exceptionnel de dire maintenant aux pays pauvres : « Demeurez pauvres. Adoptez la décroissance et vous serez heureux » ! Aussi, je crois qu’il faut transcender cette polarité high-tech vs. low-tech et reconnaître qu’on a besoin des deux. Il faut de tout pour faire un monde (meilleur). Tout dépend du contexte. Au lieu de raisonner de façon binaire et manichéenne, je considère que l’innovation frugale s’inscrit dans un continuum :

  • d’un côté on trouve des solutions low-tech conçues par des entrepreneurs sociaux avec des moyens limités. C’est le cas d’un réfrigérateur entièrement en argile conçu par Mansukh Prajapati, un potier en Inde. Ces solutions low-tech sont distribuées à travers une chaîne logistique décentralisée qui fonctionne à une petite échelle avec un impact local.

  • de l’autre côté, on trouve des solutions très high-tech néanmoins frugales et durables, conçues par des scientifiques et ingénieurs, avec des processus de R&D formels. Par exemple, des scientifiques du CSIR – l’institut de recherche public de l’Inde - ont mis au point un test sur bandelette papier pour Covid-19 qui ne coûte que 6 euros. De même, l’agence spatiale indienne ISRO a achevé avec succès une mission sur Mars en utilisant seulement 74 millions de dollars, ce qui ne représente que 11 % du budget de la mission Mars de la NASA.

Qu’elles soient low-tech ou hightech, toutes ces solutions partagent deux points communs. Tout d'abord, elles ont toutes été développées en appliquant les trois principes clés de

l’innovation frugale : 1) Simplifier massivement, en réduisant la complexité du produit et en le rendant facile à utiliser ; 2) Rendre la solution abordable et accessible pour tous les citoyens ; 3) Réutiliser intelligemment toutes les ressources existantes de manière optimale, plutôt que de réinventer la roue. Deuxièmement, ces solutions s'appuient sur la mentalité jugaad résiliente pour persévérer stoïquement dans l'adversité et trouver des raccourcis

ingénieux pour surmonter la pénurie de ressources. Jugaad, c'est ne jamais baisser les bras !

Plutôt que s’adonner à un débat purement intellectuel low-tech vs. high-tech, je suggère que les entreprises françaises utilisent ces deux approches complémentaires de l’innovation frugale pour co-construire un nouveau modèle de développement économique inclusif et régénérateur.


Au-delà de l’aspect micro, est-ce que la frugalité se décline au niveau macro ?


Oui, je viens de publier un article dans MIT Sloan Management Review dans lequel j’explique comment la frugalité peut être utilisée pour « améliorer » le modèle économique capitaliste. J’appelle cela l’Économie Frugale. Celle-ci repose sur trois piliers : l’économie

de partage inter-entreprises (B2B), l’économie de proximité et la fabrication décentralisée, et la triple régénération, visant à revitaliser les individus, les communautés, et la planète.

Voici le lien à mon article de MIT SMR.


Et en politique ?


En politique nous avons besoin de « leaders frugaux » qui aspirent à créer un plus grand impact social et écologique, en agissant avec beaucoup d’humilité. Jean-François Caron, le maire de Loos-en-Gohelle, est un leader frugal. Quand il a décidé de réinventer sa ville minière en une ville exemplaire en matière de développement durable, il ne s’est ni présenté comme le Sauveur ni n’a imposé sa vision. Au contraire, avec grande humilité, il a sollicité l’engagement de tous ses citoyens dans la réinvention de sa ville. Cette authenticité et humilité de Caron a inspiré et motivé ses citoyens à se dépasser et contribuer, chacun(e) à son niveau, à la régénération de leur commune. Je considère Caron comme un "alchimiste"

car il a su transmuer une émotion négative et paralysante – la peur – en une émotion positive et galvanisante – l’espoir. Au lieu de se présenter comme des sachants omniscients,

les décideurs politiques français doivent suivre l’exemple de Caron. Ils doivent comprendre

qu’au XXe siècle « la connaissance était source de pouvoir », mais au XXIe siècle « l’ignorance est source de pouvoir ». Pour garder sa pertinence dans un contexte socio-économique en perpétuelle mutation, la classe politique doit être humble et continuellement désapprendre et réapprendre.


Nos sociétés développées sont-elles prêtes à considérer la rareté non plus comme une privation mais comme une opportunité ?


Pour un nombre croissant de Français, la frugalité n’est pas perçue comme une privation mais une source d’émancipation. On parle aujourd’hui de « simplicité volontaire » : l’idée est de « vivre mieux avec moins ». Aux États-Unis, les générations Y et Z, accablées de dette, adoptent des habitudes frugales, contribuant ainsi à l’essor de l’économie du partage. Il ne faut pas confondre la frugalité avec l’ascétisme. Être frugal, c’est faire des choix de mode de vie qui sont en phase avec vos valeurs profondes. Prenons mon exemple : je n’ai pas de voiture et j’achète rarement des vêtements. Par contre, ça ne me dérange pas de dépenser plus pour des produits alimentaires et de soins personnels 100 % bio, car « manger sain » est une de mes valeurs fondamentales. Je suis convaincu que les générations Y et Z qui ont connu deux grandes récessions économiques et les effets néfastes du changement climatique de façon viscérale vont accélérer la transition des sociétés développées vers une Économie Frugale. La preuve ? Kale Pasch and Nick Habib, deux vingtenaires installés

à Charlotte, Caroline du Nord, viennent de lancer une startup qui s’appelle FROOGAL, qui offre des solutions digitales qui aident les Générations Y/Z à épargner davantage pour prendre leur retraite plus tôt.


Êtes-vous optimiste pour la suite ?

Pendant des décennies, les décideurs économiques et politiques avaient soigneusement ignoré les deux grands fléaux qui menacent nos sociétés : les inégalités socioéconomiques

et le changement climatique. Je ne les critique pas car la faute incombe à nous – citoyens

et consommateurs – qui sommes restés passifs pendant trop longtemps. Je fais partie de la génération X. Celle-ci, ainsi que la génération des Baby-Boomers, était bien consciente des problèmes sociaux et écologiques, mais nous n’avons pas osé utiliser notre pouvoir de

consommateur et de citoyen pour « secouer » le système et le faire évoluer. Mais les générations Y et Z, avec une conscience sociale et écologique hyper développée, cherchent une congruence entre leurs valeurs personnelles et leurs choix de consommation et de travail. Par conséquent, je crois que ces jeunes générations impatientes vont pousser les entreprises et la classe politique à évoluer irrévocablement et rapidement vers la

frugalité.