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Événementiel : le digital à la fête

La crise de la Covid a transformé radicalement la manière dont nous interagissons. C’est vrai à l’échelle des individus mais aussi des entreprises. Fini les afterworks, kick-off et autres événements physiques qui rythment la vie d’une organisation, qui permettent d’instituer un esprit de corps, de faire fleurir un collectif. Il a fallu se réinventer. Nous

avons suivi pendant une journée l’équipe de Jumpin, une jeune agence événementielle créée en 2019 que la pandémie aurait pu (dû ?) couler, mais qui a su trouver les ressources pour s’adapter à cette nouvelle situation… et prospérer.

Article paru dans le numéro 47 de Décisions durables (mars 2021)

Tout commence par un coup de fil à mon ami Tom pour prendre de ses nouvelles, un peu avant Noël. On s’appelait rarement auparavant, préférant les cours échanges de SMS pour finalement se retrouver quelque part. Mais les couvre-feux et autres confinements ont fini par instituer, par défaut et sans qu’on l’ait vraiment décidé, une sorte de petit point téléphonique mensuel. En lui demandant comment se passait son travail je m’attendais à une réponse fataliste, désabusée. Je me disais que directeur dans l’événementiel, ça devait pas être loin du pire job possible dans ce contexte. A priori à raison : fin avril 2020 on estimait que ce secteur, qui fait vivre plus de 300 000 personnes en France, avait déjà subi une perte de 15 milliards d’euros. Pour tout dire, j’ai même hésité à lui poser la question. Sa réponse ne m’en a que plus surpris : « Super ! On a rattrapé le chiffre d’affaires de l’année sur les mois de novembre et décembre. J’arrête pas. » Soudain désoeuvrée au printemps 2020, et face à un agenda qui ne cessait de se vider, l’équipe de Jumpin avait décidé de se

retrousser les manches pour créer de toutes pièces, ou presque, des prestations digitales. Un effort qui avait fini par porter ses fruits en fin d’année. Intrigué par cette transition éclair, je prenais date pour un reportage sur l’un de leurs futurs événements.


« On est chauds »

Début mars. Température : 10 degrés. Temps : Mitigé. Situation Covid : sur un plateau haut, avec quelques régions confinées le week-end. Hier, les chiffres d’admission en réanimation

en Île-de-France ont explosé. Je retrouve Tom devant les bureaux de Great Place To Work, une entreprise qui accompagne la transformation organisationnelle des entreprises pour

une meilleure qualité de vie au travail. Dans l’ascenseur il m’explique rapidement l’objet de la mission du jour : « Ils ont un gros événement qu’on organise dans un mois. Aujourd’hui il

s’agit de réaliser des micro-interviews de leurs collaborateurs qui serviront d’interludes pendant le live. » À peine la porte du bureau poussée, l’accueil est enthousiaste : « On est chauds, on est chauds ! » Sarah, en charge de la communication de Great Place To

Work vient nous saluer et nous guide jusqu’à une salle de pause lumineuse, avec deux canapés, quelques fauteuils, un bar et de grandes tables. Tom échange avec Sarah pour définir les différents points de vue pour les interviews puis déplace tous les meubles en fonction. En installant la caméra et le spot pour la première prise de vue il commente, comme pour lui-même : « Qui aurai cru que je deviendrai un jour caméraman ? »


Sur le tas

Justement, comment était-il devenu caméraman, et plus loin spécialiste de ce type d’événements en si peu de temps ? Aux dernières nouvelles, son truc c’était plutôt l’organisation de gros événements dans les endroits chics de Paris. « J’ai tout appris sur

le tas : me servir d’une caméra, d’une régie, faire un montage… Je me suis formé en autodidacte et maintenant je forme petit à petit le reste de l’équipe. Pour les projets

plus complexes, comme les films d’entreprises, on passe encore par un prestataire bien sûr, mais on est devenus relativement autonomes en très peu de temps ! On peut réaliser des formats plateau de télé en live, par exemple. C’est d’ailleurs devenu le coeur de notre activité. » À compter du premier événement digital, en avril 2020, Tom estime qu’il leur a fallu 4 mois pour devenir vraiment opérationnels.



Humain avant tout

Le premier bin.me arrive pour faire son petit speech d’une minute sur le thème de l’expérience collaborateur. Ils sont un peu tendus et révisent nerveusement leur texte

pendant que Tom leur accroche un micro à la chemise. Une fois installés, il les briefe sur le process : « Quand je vous fais signe, vous pouvez enlever vos masques et commencer à parler. Même si vous accrochez certains mots ou oubliez ce que vous avez à dire, essayez de

ne pas réagir, prenez votre temps, on pourra faire des coupes au montage. Je ne vous filme pas sur la première prise, ensuite on en fera une vraie et vous pourrez visionner votre

échange si vous voulez. On y va ? » Effectivement, mieux ne valait pas enregistrer la première prise. Pendant que Sarah reprend leur texte pour simplifier quelques phrases, Tom les rassure : « Ne vous en faites pas, c’était très bien, tout le monde a le trac au

début, j’ai vu bien pire. Si vous hésitez, si vous cherchez vos mots, c’est pas grave, continuez. Le jeu entre vous était très bien je trouve. » Digital ou pas, le coeur de l’événementiel n’a pas vraiment changé au fond. Ce n’est que de l’humain. La cinquième prise sera la bonne.



Une histoire de transition

Je profite de la pause déjeuner pour aller retrouver Loïc, le fondateur de Jumpin, dans leurs locaux à la Station F, l’incubateur géant de startups du numérique, dans le 13e arrondissement de Paris. « Une boîte d’événementiel à la Station F… Vous étiez déjà à fond dans le digital en fait ? », dis-je, un brin provocateur, en le saluant. « J’avais lancé le projet

d’une plateforme SaaS pour centraliser les événements d’une entreprise, où tout serait référencé, accessible par tous et qui servirait de source de data pour la communication interne. Mais ce projet est en stand-by depuis le premier confinement », m’explique-t-

il en m’invitant à m’asseoir. Loïc a une formation d’ingénieur. Après une expérience en cabinet de conseil, il se lance dans l’entrepreneuriat qui le mène de fil en aiguille vers le secteur de l’événementiel, jusqu’à créer Jumpin mi-2019. Spécialisée dans les événements festifs d’entreprises, l’entreprise a connu un bon démarrage… jusqu’au mur de la Covid.

« Au départ on a créé l’offre digitale en se disant que ça passerait rapidement, comme un moyen de générer un peu de revenus le temps que tout revienne à la normale. Mais face à la situation qui perdurait on a insisté, investi, pas mal communiqué, et ça a commencé à porter ses fruits à la rentrée 2020. » Jumpin propose aujourd’hui une gamme complète

d’événements digitaux : plateaux TV type Late Show à l’américaine, dynamique et interactif, événements 100 % . distance et autres animations exclusives développées en interne. « Mais on apprend toujours », concède LoÏc. « On est vraiment dans une approche itérative. » En 2020, 80 % des clients de Jumpin étaient de nouveaux clients. « Au final, la Covid nous aura

servi de marchepied. » Le digital sera-t-il pour autant l’avenir du secteur, une fois l’épidémie sous contrôle ? « Je le pense. Il y aura bien sûr toujours besoin d’événements physiques, festifs, mais pour certains formats comme les kick-off du mois de janvier où il

y a beaucoup d’informations à faire passer, le digital est clairement plus adapté, que ce soit en termes de coût ou de pénétration du message. »


Phygital

Je prends congé de Loïc pour retourner assister à la suite des entretiens chez Great Place To Work. C’est le tour de trois jeunes femmes qui prennent la parole sur le thème du smart working. Elles sont bien préparées, à l’aise. En une prise l’histoire est réglée. Les deux suivants sont plus turbulents et ont décidé d’y aller à l’improvisation. Mais comme ils

s’amusent et ont confiance en eux, ils arrivent à mettre leur message dans la boîte en quelques prises. « C’est là que tu vois les différences de caractères entre les gens », me glisse Tom en souriant. Encore une interview sur le phygital, l’art du bon équilibre

entre relation physique et digitale, et c’est bouclé. Arrivés dans la rue, où se diffuse un dernier rayon de soleil, Tom reçoit un message de Loïc : il vient de signer un bail pour de nouveaux locaux, qui permettront à Jumpin d’avoir un studio de production in situ pour leurs événements digitaux. Tom est ravi : c’est la promesse de nouvelles perspectives.

- « Je t’aurais bien payé une bière en terrasse pour célébrer ça », lui dis-je, impuissant.

Après un temps, il me répond en souriant :

- « Apéro Zoom ? »


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